Raison et pensée



Raison et pensée

« -…Et la pensée ne commencera que lorsque nous aurons appris que cette chose tant magnifiée depuis des siècles, la raison, est l’ennemie la plus acharnée de la pensée ».    Martin Heidegger

Pommier

Le philosophe allemand Heidegger (1889-1976), se passionne pour la question du « sens de l’être ». Son antisémitisme avéré et son engagement politique dans les rangs nazis ne laissent aucun doute sur les valeurs privilégiées par l’homme, mais le philosophe n’en reste pas moins un pilier de la discipline pour le XXème siècle. Nonobstant son passé, Martin Heidegger connait une grande popularité auprès des intellectuels français de l’après-guerre. En 1966, 1968 et 1969, le poète et résistant français, René Char, l’invite aux séminaires de Thor, en Provence, auxquels assistent de nombreux intellectuels. Dans « Être et temps », ouvrage paru en 1927, Heidegger pose clairement la disjonction de la pensée et de la raison. Tout en conservant une distance avec l’homme, à l’humanisme contestable, nous pouvons envisager qu’il n’est ici pas question de penser en dehors de la raison, mais de laisser la pensée s’opposer à la raison. La pensée s’exprime alors d’une manière plus poétique et mystique.

Libérée d’un raisonnement de type cartésien, la pensée peut s’aventurer dans l’immensité du champ de la métaphysique, ce qu’Aristote nommait la philosophie première. Ibn Sinã, dit Avicenne (980-1037), l’un des plus grands noms de la philosophie islamique au début du second millénaire, s’est exprimé à ce sujet dans « Métaphysique de Chisã ». Il y écrit : « La métaphysique est la véritable philosophie, la philosophie première et elle procure la sagesse ». La réflexion spirituelle est une aventure intellectuelle. La métaphysique lui ouvre un espace de liberté illimité. Cette liberté s’exprime dans un véritable feu d’artifice, quand la pensée se tord jusqu’à perdre le contact avec la nature et les principales préoccupations humaines.

Si pour Heidegger la métaphysique a une structure ontothéologique, logique et théologique, elle est pour Nietzsche négative et théologique quand Kant la juge stérile et outrecuidante. Les positivistes logiques, dont faisait partie Auguste Comte, estiment que les problèmes métaphysiques sont de pseudo-problèmes. L’aventure métaphysique moderne est sans doute très éloignée de celle des druides gaulois, parfois qualifiée de philosophie première..

La métaphysique est longtemps restée associée à la théologie, mais la « métaphysique » synonyme de « surnaturel », n’est pas obligatoirement mystique. La spiritualité religieuse, relie l’humain à un absolu. La religion possède une histoire et une culture ancienne d’où elle tire sa légitimité. Dans un cadre associant pensée métaphysique surnaturelle et légitimité historique, la religion agrège la collectivité des fidèles dans la foi.

Arthur Schopenhauer (1788-1860), philosophe allemand, donne son analyse sur la foi dans son œuvre maitresse « Du Monde comme volonté et comme représentation », au paragraphe 175 du chapitre Paralipomena : «  La philosophie en tant que science n’a absolument rien à faire avec ce qui doit ou peut être cru ; mais seulement avec ce qu’on peut savoir. Si maintenant ce savoir devait être également tout autre chose que ce que l’on doit croire, ce ne serait pas un inconvénient pour la foi elle-même: elle est foi parce qu’elle enseigne ce que l’on ne peut savoir. Si l’on pouvait le savoir, la foi s’en trouverait inutile et ridicule, comme si en quelque sorte une doctrine de la foi était établie dans le domaine mathématique. »

Pour Schopenhauer, la foi qui relève plus de la pensée et le savoir plus de la raison, sont fondamentalement différents et doivent rester rigoureusement séparés, de manière à pouvoir suivre leurs chemins particuliers sans que l’une n’interfère sur l’autre. Platon, Kant et les textes sacrés de l’Inde traduits par Anquetil-Duperron (1731-1805), le premier orientaliste français, ont en partie inspiré l’œuvre philosophique de Schopenhauer.

La foi religieuse, par une certitude collective, donne au fidèle un sens à son existence et lui procure un espoir pour l’après vie. La foi est l’une des belles choses que peut produire la spiritualité religieuse, pour autant que celui qui en est gratifié respecte fraternellement chacun de ses congénères, dans son humanité, dans sa liberté de penser et dans sa différence.

La spiritualité laïque ne bénéficie pas de l’aspect rassurant que peut apporter la foi religieuse. La personne engagée dans une quête spirituelle, en dehors d’un cadre religieux, progresse au rythme de ses doutes et des atermoiements de sa pensée. Spiritualités laïque et religieuse, dans la mesure où elles relativisent les dogmes et évitent les sectarismes, portent en germe les mêmes valeurs humaines universelles de respect, d’entraide, de partage et d’amour. Ces valeurs ne prennent tout leur sens que quand elles s’expriment par une certaine forme d’engagement au sein de la société.

« Le Livre des sagesses », ouvrage collectif paru en 2005 et rédigé par une cinquantaine de spécialistes sous la direction du philosophe et sociologue Frédéric Lenoir, associé à Ysé Tardan-Masquelier, historienne des religions et spécialiste de l’hindouisme, chargée de cours à l’Université Paris-Sorbonne, fait un large tour d’horizon des différentes voies empruntées au cours des siècles par la spiritualité. Dans la préface de l’ouvrage, Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier effleurent la relation raison/pensée, en écrivant «  L’homme occidental de ce début du XXIème siècle est de moins en moins en demande de certitudes et de réponses toutes faites, mais n’a pas renoncé pour autant, bien au contraire, à s’interroger sur le sens de l’existence et les moyens de vivre en harmonie avec soi-même, avec l’autre et avec le monde. La quête prend ainsi le pas sur l’adhésion à une doctrine constituée. »

Gwyon mab Wrac’h