Erika: Exemple de complicité entre Parti politique et Groupe industriel



ERIKA

Naufrage de l'Erika

Naufrage de l’Erika

Les côtes Bretonnes polluées

Les côtes Bretonnes polluées

Aux bretons les galettes, aux raffineurs la galette )

La mort spectaculaire d’Erika, le 12 décembre 1999, au large des côtes bretonnes ne sera sans doute qu’un trou de pétrolier dans l’eau de plus, une marée noire de plus, un holocauste ornithologique de plus. La finance internationale tient les rênes du pouvoir sur la planète, et tant que l’être humain n’aura pas réalisé sa totale négation par cette puissance immatérielle, rien ne viendra changer le cours des événements. Les personnalités politiques en sont réduites à une agitation verbale stérile, pour masquer leur impuissance.

Confronté à l’émotion populaire, et pour donner le change, le monde politique a un instant adopté un ton ferme qui n’émut pas outre mesure les responsables du Groupe Total-Fina. Une fois de plus, nous sommes les témoins impuissants d’une vaste manipulation de l’opinion, rétention d’informations par les responsables institutionnels, mensonges et promesses stériles par les responsables politiques.

La rétention d’informations est évidente pour ce qui concerne la « qualité » du produit et sa nocivité. La société Total-Fina, productrice de ce résidu et maître d’œuvre dans son transport, donne à son personnel des consignes particulières de précautions pour la manipulation de ce produit dont le caractère cancérogène plus élevé que celui des autres produits pétroliers était souligné. Cette désinformation a favorisé l’arrivée de nombreux bénévoles pour nettoyer le littoral pollué ainsi que de jeunes élèves alors en vacances de Noël.

nettoyage

Les enfants plus engagés que les responsables

La Préfecture Maritime dispose à Brest d’un service spécialement chargé de répertorier en temps réel tous les déplacements de navires présentant un risque potentiel. Sont ainsi disponibles au P.C. de la Marine Nationale en charge de la sécurité de nos côtes: le nom du navire, le type du navire, son âge et ses moyens de manœuvre, son port de chargement, sa destination et la nature de sa cargaison. Dans le cadre du plan Polmar, chaque type de produit pétrolier est répertorié, avec ses spécificités de façon à mettre en œuvre une réponse adaptée aux particularités du produit polluant.

Le samedi 11 décembre, confronté à une mer démontée, l’Erika prend une gîte permanente inquiétante. Le capitaine constate une fissure dans la structure du navire. Le capitaine prend conscience que le navire et l’équipage sont en grand danger. A 14h08, le navire est dans le Golfe de Gascogne au large de Brest, par 46°27’N. et 7°20’W et le capitaine se résout à lancer sur les ondes un premier message de détresse. Le C.R.O.S.S. Atlantique, centre de contrôle de la navigation chargé de la sécurité, placé sous l’autorité du Préfet Maritime, capte le message et tente de contacter le navire.

Pour les gens de mer, un message de détresse n’est pas un acte anodin. En temps ordinaire, quand un navire présentant moins de risques potentiels est en difficulté dans les parages, le remorqueur « Abeille Flandres » est immédiatement dépêché sur les lieux. A ce moment l’Abeille Flandres est au mouillage en alerte à Ouessant, et y restera jusqu’au lendemain matin.

Curieusement, à 14h34, le capitaine de l’Erika envoie un nouveau message précisant qu’une assistance immédiate n’est pas requise. A 15h15 il précisera avoir la situation sous contrôle et demandera d’annuler son message de détresse. Durant une demi-heure, le capitaine aura été soumis à la pression de ses employeurs plus soucieux de leurs finances que de la sécurité du navire, pour reconsidérer sa position. Les gens de la préfecture maritime ne sont pas innocents au point d’ignorer ces pratiques. A 17h25, un nouveau message indique que l’Erika se déroute vers un port refuge. A 18h05 le navire précise qu’il fait route vers le port de Donges. A19h46, le capitaine signale ses avaries à la division marine de la société Total à Paris. A 04h06 le capitaine de l’Erika lançait son second message de détresse et le navire se brisait deux heures plus tard. Il aura fallu plus de dix heures, et l’imminence du naufrage pour voir la Préfecture maritime se mettre en œuvre.

Il n’est pas inutile de se souvenir que l’accident de l’Amoco Cadiz à quelques miles de Brest avait en son temps révélé une étrangeté du même type. A la suite des difficultés de ce navire, l’Amirauté avait mis un certain temps à se manifester. Après de longues et difficiles négociations, le remorqueur hollandais qui s’était porté sur les lieux avait établi sa remorque et le convoi s’était mis en route lentement mais sûrement vers Brest. L’ordre fut intimé au convoi de faire demi-tour pour se diriger vers Le Havre. Conscient des risques de cette manœuvre, le capitaine du remorqueur ne put cependant rien faire d’autre que d’obtempérer à l’injonction et la remorque se rompit au cours du retournement, avec les conséquences que l’on sait.

A la suite du naufrage de l’Erika, les risques de pollutions furent évoqués sous la forme de messages lénifiants destinés à protéger l’image de Total-Fina, l’important bailleur de fonds du petit monde politique. Aucun mensonge ne sera épargné au citoyen de base. Pour l’Amiral super star, il n’y avait pas de risques immédiats et il ne comprenait vraiment pas pourquoi on en faisait un tel plat. Pour le CEDRE, organisme scientifique officiel bénéficiant d’un financement de l’Etat, des collectivités locales et des firmes pétrolières, le discours se voulait également rassurant, quand il évoquait avec prudence une certaine solidification du produit en eau froide. La Ministre écologiste de l’Environnement relativisera le non-événement en évoquant la terrible catastrophe climatique qui venait de survenir en Amérique du Sud. Le seul absent dans les médias durant les premiers jours après l’accident fut le principal responsable, la Société Total et sa cellule permanente de crise. Pourquoi se seraient-ils émus outre mesure, ils étaient sur leurs terres et le Pouvoir Politique n’avait rien à leur refuser.

Ministres et Préfet maritime

Le sourire du Préfet maritime, entre les ministre du Transport et de l’Ecologie pas trop catastrophés sur les lieux du sinistre.

Le président de la Région vendéenne n’avait sans doute aucune raison particulière de prendre des gants avec le groupe pétrolier et fit un peu tâche dans le concert politique en exprimant une indignation qui sonnait juste auprès des électeur. Sa conscience aura été plus forte que les pressions amicales auxquelles il a rapidement été confronté. Le fait que son orientation politique ait été opposée à celle du Gouvernement socialiste n’était peut-être pas étranger à sa position.

Se décidant à montrer le bout du nez après avoir mis au point une stratégie, Total introduira auprès du Tribunal de commerce de Dunkerque, un recours contre les armateurs de l’Erika. La raffinerie Total de Dunkerque et le Tribunal de commerce de cette ville ont toujours vécu en bonne intelligence. Total fait son recours en sachant que l’on veillera sur ses intérêts et que l’armateur fantôme, TEVERE Shipping situé à Malte, ne possède comme par hasard qu’un seul navire, l’Erika.

Les intérêts financiers des délinquants industriels du groupe Total ont ainsi bénéficié d’une bienveillance toute particulière du Gouvernement français et de ses représentants. Il n’en a pas été de même pour cette nouvelle génération de chair « consommable » sur le front de l’écologie que sont les intervenants bénévoles accourus sur la côte avec leur générosité, leur bonne volonté et parfois accompagnés par leurs enfants. Un laboratoire indépendant qui avait analysé le produit et mis en lumière sa particularité cancérogène lançait immédiatement un cris d’alarme. Les autorités démentaient sans vergogne l’information. Plus tard, ils feront appel à un scientifique pour venir expliquer devant caméras et micros, que ce risque était tout à fait insignifiant. Cette main d’œuvre quasi gratuite devait être maintenue sur les sites à nettoyer, en dépit des risques sanitaires importants à terme, mais aussi des conséquences plus immédiates de dermatose et autres manifestations allergiques.

Cette fois encore la priorité de l’économique l’emportait sur l’humain. Il est vrai que les réformes du régime de santé diligentées par le Gouvernement nous ont déjà largement éclairé sur ses nouvelles priorités. Cela nous remettra également en mémoire le ton rassurant des experts scientifiques mandatés par un Gouvernement de Droite pour expliquer à la population française que le nuage radioactif consécutif à la catastrophe de Tchernobyl n’avait pas franchi nos frontières pour polluer les cultures agricoles. L’augmentation des maladies liées aux systèmes lymphatiques au cours des années suivantes n’a peut-être été que le fait du hasard.

Il y aura toujours un scientifique de renom pour nous transmettre la version officielle dictée par nos gouvernants, garante d’intérêts économiques, au mépris de la plus élémentaire déontologie et au détriment de la population.

Tout ceci nous montre l’étendue de la gangrène. Un gouvernement de Gauche qui s’appuie sur des partis politiques dont les valeurs affichées par la propagande sont: l’humanisme et la fraternité pour les socialistes, le partage et l’égalité pour les communistes, la protection de la nature et la liberté pour les écologistes, a dans le cas de l’Erika, délibérément abusé l’opinion publique pour protéger les intérêts financiers de la multinationale Total-Fina. Au delà des discours et des promesses de nos dirigeants, nous constatons avec tristesse que la devise humaniste de la République est définitivement rayée des préoccupations de l’élite politique de la France, Gouvernement et Opposition confondus. Existe-t-il encore une seule raison pour désirer confier son destin et celui de sa Région à un Etat qui piétine aussi allègrement les droits les plus fondamentaux des citoyens?

Sur le chapitre des promesses, nous retiendrons la volonté clairement affichée au moment de la catastrophe par le Premier Ministre Jospin, de faire évoluer la réglementation maritime. Par sa voix, la France s’engageait à avoir une action volontariste pour faire évoluer la réglementation en vue d’une meilleure sécurité dans le transport maritime le long des côtes de la zone Europe. Nous avons déjà entendu sous un gouvernement de Droite l’expression de cette spectaculaire et rassurante colère après l’accident de l’Amoco Cadiz. Comme par le passé, les règlements seront modifiés, les règles deviendront un peu plus strictes, mais les gouvernements se garderont bien de mettre en œuvre les moyens qui permettraient à ces mesures d’être efficaces. Dire que l’on sanctionne les navires coupables d’avoir rejeté leurs résidus d’hydrocarbures à la mer et maintenir le montant des amendes à un niveau ridiculement bas, n’est qu’une fumisterie destinée à abuser une population peu informée de la réalité du transport maritime. Il aura fallu attendre 2003 et un juge qui décide de ne libérer les navires, pris en flagrant délit de pollution et déroutés sur la rade de Brest par la Marine Nationale, qu’après payement d’une lourde caution pour que les sanctions deviennent significatives. Dire que l’on va faire évoluer le droit international pour aller dans le sens d’une réduction notable des risques peut être un vœux pieux que l’on peut pardonner à un citoyen sous informé. Ces paroles dans la bouche du Premier Ministre, juste après la catastrophe, frisent l’escroquerie intellectuelle. Derrière les bateleurs de la foire politique, Total-Fina pouvait à l’époque, tranquillement s’occuper de ses affaires, l’absorption de la société Elf, ce qui devait encore renforcer l’influence de cette association de grands délinquants environnementaux sur notre qualité de vie.

L’Etat aura cependant mimé un acte de justice en mettant aux arrêts le capitaine de l’Erika dès sa mise à terre après le naufrage. Cet homme aurait fait un excellent bouc émissaire si l’Association de Capitaines de Navires Français ne s’en était indignée. Total-Fina-Elf, et leurs confrères de la côte peuvent, en toute quiétude, continuer à écumer les mers, la prochaine marée noire ne fera pas plus de vagues que les précédentes. Seule une massive opération de boycott de leurs produits aurait une petite chance de peser sur les décisions économiques de ces Firmes.

A cette philosophie du mensonge de nos dirigeants politiques dans le domaine de l’écologie, il convient d’ajouter l’inconscience. Les surdoués en charge des grands dossiers techniques de la Nation, peu concernés par l’émoi causé par la marée noire, ont envisagé à la même période, d’enfouir des déchets nucléaires dans le granit breton. Si le gouvernement a décidé que notre péninsule présentait toutes les caractéristiques pour faire une bonne poubelle, il risque fort de réveiller les vieilles Bigoudènes, qui se trouvaient en première ligne pour faire opposition à l’implantation d’une usine nucléaire à Plogoff. Cette décision aura au moins eu l’avantage de dévoiler à tous les Bretons en quelle estime on les tient.

Des marées noires, les Bretons en ont vu et en verront sûrement encore d’autres, dans ce cas ils ne peuvent hélas que subir, ressortir leurs pelles et leurs seaux et ronger leur frein. Envisager l’implantation d’une poubelle nucléaire sur un territoire qui a rejeté vigoureusement l’implantation d’une centrale nucléaire est un acte de provocation irresponsable dont les conséquences n’ont sans doute pas été sérieusement envisagées.

Les Bretons sont un peuple pacifique et somme toute bon enfant, mais le gouvernement, dans le confort feutré de ses salons parisiens, serait bien avisé de ne pas pousser le bouchon trop loin.

Kan ar Peulvan, novembre 2004