Coluche et les restos du coeur


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Coluche et les restos du cœur

Coluche, qui venait de connaître la censure princière sur les ondes de Radio Monte Carlo, se dit qu’il pourrait tout dire comme candidat à l’occasion d’une campagne électorale. Il se lança alors dans la campagne pour les élections présidentielles de 1981. Il se présentait aux suffrages des français face au Président sortant Valéry Giscard d’Estaing. Au mois de décembre 1980, les sondages donnaient 32% des voix à Giscard d’Estaing, 18% à Mitterrand et 12,5% à l’humoriste, devant un Chirac en embuscade, mais derrière. Les deux principales têtes de liste tentèrent alors d’évacuer l’impertinent. Mitterrand lui dépêcha deux émissaires pour négocier un accord. Coluche refusa. Le pouvoir élyséen s’avéra plus efficace. Coluche fut interdit d’antenne sur les radios et télévisions nationales, comme n’importe quel opposant dans une dictature. Les moyens d’information étaient en effet quasiment tous sous le contrôle de l’Etat, et les responsables d’antenne virent leur carrière mise dans la balance en cas de manquement aux consignes de l’Élysée. Seul le Directeur d’une petite radio parisienne n’a pas accepté le chantage et a remis sa démission.

La censure ne s’est pas avérée suffisante et le Ministre de l’Intérieur Christian Bonnet prit l’affaire en main. Les Renseignements Généraux créèrent une cellule spéciale, le « Groupe Dauvé », composé de 10 hommes triés sur le volet, pas trop embarrassés de scrupules. Leur mission consistait à faire pression sur Coluche. Dès lors, Coluche et ses proches furent filés et écoutés en permanence. La vie de Coluche fut passée au peigne fin et on trouva quelques petites erreurs de jeunesse. Le Premier Ministre et le Ministre de l’Intérieur suivaient attentivement les agissements du « Groupe Dauvé ».

Un événement imprévu vint combler les vœux du « Groupe Dauvé ». Un régisseur, ami de Coluche, est retrouvé assassiné de deux balles en pleine tête. La police identifie rapidement le mobile et l’auteur du crime. Il s’agissait d’une affaire de cœur et de jalousie. Consigne est alors passée de faire traîner l’enquête. L’avantage était double. D’un côté on laissait planer un doute sur l’entourage de Coluche qui devenait glauque pour l’électeur et de l’autre on laissait croire à Coluche que c’était un avertissement et que personne dans son entourage, y compris sa famille, n’était à l’abri d’un accident. Coluche retira alors sa candidature et appela à voter Mitterrand. Ce dernier est élu, quatrième Président de la Cinquième République. Coluche connut ensuite une dure période. Son épouse le quittait et le fisc le rattrapait. Coluche sombrait alors dans une phase dépressive.

Valéry Giscard d’Estaing a éliminé l’intrus, mais c’est son adversaire politique, François Mitterrand, qui a tiré les marrons du feu. Peu importe, ils sont restés entre gens de bonne compagnie. Coluche était peut-être, pour le peuple, le seul candidat sincère et honnête de cette campagne électorale.

Au début de l’hiver 1985, Coluche qui a surmonté ses épreuves, lance les « Restos du Cœur ». Son humanisme évident donne encore plus de consistance à sa popularité et souligne le désintérêt du Gouvernement pour les plus démunis. En 1986, il prépare un nouveau spectacle programmé au « Zénith » pour le 23 septembre. Bien entendu certains de ses sketchs avaient les hommes politiques en vue pour cibles et le souvenir brûlant des péripéties de sa candidature à l’Élysée. Coluche disait à ce sujet, durant cette période de préparation: –Avant ils avaient peur. Maintenant ils auront honte. Un camion a mis fin aux appréhensions des élus de premier plan, dont la carrière aurait peut-être eu à souffrir de l’humour désabusé du rebelle au nez rouge. Coluche était propulsé au paradis des justes par un malheureux accident de la circulation dans la collision entre sa moto et un camion. Nous étions à 18 mois de la nouvelle campagne Présidentielles.

En 2005, un ancien cadre supérieur du Groupe Thalès révélait un vaste système de corruption lié aux marchés passés par cette société. Il disait avoir été menacé de mort, par divers moyens, dont un accident de la circulation avec un camion. Ceci n’a aucun rapport avec l’histoire de Coluche, mais l’anecdote est saisissante.

La mémoire collective retiendra l’accordéon, les diamants et l’avion renifleur de Giscard, les combines des gendarmes de l’Elysée et quelques suicides fracassants sous Mitterrand, les sombres affaires politico-financières de Chirac et le nuage radioactif en provenance de Tchernobyl qui s’est arrête à la frontière de l’Hexagone, mais elle retiendra aussi les resto du cœur de Coluche. Inutile de se torturer l’esprit pour comprendre le désamour des Français pour leurs élites politiques. Ce ne sont pas les désillusions des électeurs sous Nicolas Sarkozy et sa bande de machoirons, ou effondrés devant les petites manœuvres politiciennes de François Hollande et l’incapacité de ses ministres, qui y changeront quelque chose.

Kan ar Peulvan août 2015